Salut,
Je découvre ce post un peu tardivement... Et voudrais ré-endosser l'espace d'un instant ma casquette de biologiste pour compléter les propos de MyZ et me montrer beaucoup moins optimiste (désolé).
Ce que tu as vu à la télévision et que tu décris en 1/ MyZ s'appelle (c'est un peu barbare, j'en conviens) la spéciation allopatrique. Elle concerne des populations qui, se trouvant isolées géographiquement (à cause de l'apparition d'un obstacle ou d'une migration) vont sous l'influence de nombreux facteurs (adaptation à des milieux devenus distincts, sélection naturelle, dérive génétique, hasard des mutations génétiques) s'éloigner génétiquement jusqu'à former (après un temps très long, de quelques centaines d'années jusqu'à plusieurs centaines de milliers d'années) des espèces distinctes. Sans aller jusqu'à la création d'espèces distinctes (que nous ne recherchons pas et que nous ne verrons de toute façon pas, notre espérance de vie n'étant pas de quelques milliers d'années), nous pourrons, à l'échelle d'une vie d'homme, observer chez nos Hz, après seulement quelques générations, les effets de cette spéciation allopatrique. Mais contrairement à ce que tu crois, MyZ, ces effets ne seront pas bénéfiques, quand bien même nous croiserions des souches devenues génétiquement éloignées. Explications.
Il existes différentes spéciations allopatriques. Elles sont définies selon la nature et l'importance de l'éloignement géographique par rapport à la population d'origine. Celle qui nous intéresse dans le cas de nos Hz est appelée spéciation péripatrique car elle témoigne de l'éloignement par migration d'un très petit nombre d'individus (ce qui est bien le cas de nos Hz sauvages; de nombreux groupes de +/- 10 individus ayant, via l'importation réalisée jusqu'au début des années 2000, quitté le Brésil, atterri dans l'aquarium d'amateurs européens pour être finalement isolés de la population d'origine). Ces groupes de +/- 10 individus appelés "groupes pionniers" ne sont pas le reflet exact de leur population d'origine parce qu'ils n'ont emporté avec eux et de façon aléatoire qu'un petit nombre du "pool" d'allèles disponibles pour chaque gêne (les allèles sont les différentes formes que peuvent prendre un gène). Ces "groupes pionniers" ne témoignent donc pas de la diversité génétique de leur population d'origine et de leur espèce. Et, le problème, c'est qu'à chaque génération, cette diversité diminue encore. J'ai retrouvé sur le net les 2 figures que l'on étudiait lorsque j'étais à la FAC et qui montrent bien le problème.

Cette figure montre 10 exemples de simulations informatiques destinés à connaître la fréquence avec laquelle on retrouve un allèle d'une génération à l'autre dans une population. Dans ce cas présent, la population compte 1000 individus. Les 10 exemples de simulations montrent que les fréquences de l’allèle étudié varient relativement faiblement d’une génération à l’autre. On se rend compte que la fréquence allélique au bout de 140 générations tend vers la fréquence initiale et donc reste équilibrée.

Cette seconde figure reprend nos 10 exemples de simulations informatiques destinés à connaître la fréquence avec laquelle on retrouve un allèle d'une génération à l'autre dans une population. Mais, cette fois, la population compte 10 individus. On se rend compte, ici, que les allèles du gène vont rapidement disparaître (fréquence égale à 0) ou bien être fixés (fréquence égale à 1), alors qu’à l’origine tous ont une fréquence de 0,5. L’amplitude des changements de fréquence d'une génération à l'autre est alors très grande. Cette figure montre qu'après seulement 7 ou 8 générations, les individus ont déjà (presque) tous les mêmes allèles pour le gêne donné ou qu'au contraire (presque) plus aucun ne présente cette allèle. Pour faire simple, après seulement 7 ou 8 générations, les individus sont devenus très similaires sur le plan génétique ou au minimum très pauvres sur le plan de la diversité génétique.
Conclusion de ces 2 figures : plus la population est petite, plus la dérive génétique est rapide et plus la diversité génétique tend à rapidement faiblir. Ce phénomène est renforcé par la consanguinité puisque les petits expriment les mêmes allèles que leurs parents qui eux même ont déjà des allèles très proches puisqu'ils sont frères et sœurs.
Alors vous allez me dire : qu'est-ce qu'on s'en fout de savoir que nos Hz sauvages ne sont pas le reflet de la biodiversité de leur population d'origine et de leur espèce ? Et qu'est-ce qu'on s'en fout de savoir que les générations F1, F2, F3, etc. sont de plus en plus proches génétiquement et qu'elles expriment de moins en moins la diversité génétique de l'espèce ? Après tout, les individus F1, F2, f3, etc. restent des Hz. Leurs couleurs, leur forme, leur comportement restent les mêmes.
Le problème, c'est que dans toutes les espèces, il existe pour chaque gène des allèles malades (appelés allèles délétères). Ces allèles sont présents dans la population mais ils ne s'expriment pas, soit parce que les individus ne les portent pas, soit parce que les individus qui les portent sont également dotés d'allèles sains qui dominent ces allèles délétères qui sont dits allèles récessifs (par opposition aux allèles sains qui sont dits allèles dominants). Mais imaginons maintenant que dans notre groupe de 10 sauvages d'origine, 1 ou 2 individus porte(nt) un ou plusieurs allèles délétères pour un ou plusieurs gênes donnés (ce qui est forcement le cas). A court terme (quelques générations, comme nous l'avons vu dans la deuxième figure), plus aucun individu ne portera quelques uns de ces allèles délétères (fréquence égal à 0) mais revers de la médaille tous les individus porteront quelques autres de ces allèles délétères (fréquence égal à 1). Et lorsque tous les individus (même non consanguins) seront porteurs de quelques allèles délétères alors ils le/les transmettront forcement et leur descendance se mettra, cette fois, à les exprimer puisqu'elle ne sera plus dotée que de ces allèles délétères. Avec des conséquences très diverses. Si les allèles délétères concernent des gènes essentiels au développement de l'embryon ou au fonctionnement d'organes vitaux de l'individu, alors l’œuf n'aura pas d'éclosion ou l’alevin mourra rapidement. Si ces allèles délétères ne mettent pas en jeu la vie du poisson, alors il survivra mais avec des anomalies liées au(x) gène(s) touché(s) (couleurs, formes, tailles, etc.). Cette réalité apparaîtra d'autant plus vite avec les Hz que dans un groupe de 10, contrairement à d'autres espèces, tous les individus ne se reproduisent pas. Le mâle dominant engendrant toute la génération suivante, le phénomène d'appauvrissement de la diversité génétique sera accéléré.
Alors quelle solution ? Personnellement, je n'en vois pas !
Il y a bien trop peu d'Hz (sauvages ou non) dans nos aquariums, bien trop peu d'amateurs parvenant à les reproduire et bien trop peu de souches actuellement reproduites et disponibles. Pour ne prendre que l'exemple de la France, 2 fois sur 3, lorsque je passe un coup de fil à un amateur qui a mis une annonce sur Leboncoin pour écouler quelques jeunes issus de ses bacs (j'appelle par curiosité mais je vous rassure, ça n'arrive pas tous les matins, même si je vois quand même passer une annonce de temps en temps), je m'aperçois que son groupe, s'il n'est pas constitué de sauvages de +/- 10 ans et donc en fin de vie, est constitué de F1 achetés à Titien avant qu'il ne cesse son activité. D'ailleurs, mes F1 sont issus de chez Titien. Ceux de Zébry le sont aussi... CQFD.
D'ailleurs, à court terme, comme nous ne maintenons actuellement que du F0 du F1 ou du F2 (je ne connais pas d'amateurs ayant des F3... Peut-être toi MyZ ???), le problème de l'appauvrissement génétique de nos souches reste moins grave que celui qui concerne tout simplement la disponibilité du poisson. Il n'y a plus d'importation de F0. Ou tout au moins plus d'importation légale et donc importante. J'ai cru comprendre (mais je n 'ai pas beaucoup d'infos sur ce point là, si vous en avez n'hésitez pas) qu'en Europe, notamment à l'est, la reproduction dans les fermes aquacoles n'étaient pas/plus une priorité, la maturité sexuelle tardive et la faible production, rendant l'espèce peu rentable sur un plan économique. Et, à l'échelle du simple amateur, nous savons qu'à chaque fois qu'un aquariophile perd un adulte capable de se reproduire, quand ce n'est pas toute une colonie d'adultes capables de se reproduire, il ne repart pas... Parce que cela demande trop de temps et d'efforts d'amener des jeunes à l'âge adulte mais aussi (et peut-être surtout) parce que l'espèce est devenue difficilement accessible sur un plan financier.
La question, me semble-t-il, est donc moins de savoir si nous rencontrerons ou non des problèmes liés au manque de brassage génétique dans 6, 7, 8 ou 9 générations (donc dans environ 25 ans) que de savoir si nous aurons encore de jeunes Hz dans 25 ans. Outre l'arrêt de l'importation et la diminution du nombre d'amateurs et de poissons, se pose le problème de la reproduction d'individus F2, F3 ou F4. Les sauvages se reproduisent en aquarium, les F1 aussi. Très bien. Mais qu'en est-il des générations suivantes ? Personnellement, je ne sais pas...
Le seul moyen de s'en sortir serait de voir l'importation reprendre. Non seulement, cela amènerait des gênes nouveaux. Mais cela contribuerait à faire baisser le prix des poissons et donc à augmenter le nombre d'amateurs souhaitant les maintenir et les reproduire. Mais je doute que cela arrive. Surtout si le barrage sur le Xingu décime l'espèce à très court terme.
Une solution intermédiaire consisterait à créer une association (forcement petite au regard du nombre d'amateurs intéressés) dont le premier objectif serait d'écrire au gouverneur de l’État du Para ou de tout autre état dans lequel la pêche a un jour ou l'autre été réalisée pour demander une dérogation et le droit d'acheter quelques individus sauvages. Cette demande devrait s'accompagner d'une sorte de lettre de motivation destinée, notamment, à expliquer les intentions non-lucratives de la démarche. Judicieusement répartis et soignés pour être reproduits chez plusieurs amateurs, au total, une cinquantaine ou une centaine d'individus pourraient suffire. En s'y prenant bien, en croisant de manière systématique et contrôlée les petits obtenus puis en plaçant ceci chez de nouveaux amateurs sérieux et volontaires (qui pourraient les accueillir à moindre frais à condition de jouer le jeu), on devrait pouvoir être tranquilles un bon moment... Je ne sais si ce type d'association existe déjà ou a une chance de voir le jour, en attendant (et après avoir fait méga_long, désolé), je suis un brin sceptique quant à l'avenir de ce bel
Hypancistrus zebra dans l'aquariophilie de demain.
A+
Julien.